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Histoire du chanvre : des cordages de marine à l’interdiction, et pourquoi il revient

Échantillons de produits en chanvre : tissu, fibres, chènevotte

Photo : D-Kuru, CC BY-SA 3.0

Pendant des siècles, le chanvre a été l’une des plantes les plus stratégiques d’Europe : sans lui, pas de cordages, pas de voiles, donc pas de marine. Puis il a presque disparu en un demi-siècle, pour des raisons qui tiennent autant à la chimie qu’à la politique. Il revient depuis trente ans, par le bâtiment, le textile et maintenant le CBD. Voilà cette trajectoire, sans les légendes qui l’accompagnent souvent.

Une plante d’usage, pendant des millénaires

Le chanvre est l’une des plus anciennes plantes cultivées : des traces de fibres et de cordes remontent à plusieurs millénaires en Asie, et sa diffusion vers l’ouest suit les routes commerciales. En Europe, il devient une culture majeure au Moyen Âge et jusqu’au XIXe siècle : cordages, filets, voiles, sacs, toiles, papier. Une marine à voile consomme des tonnes de chanvre : les cordages d’un vaisseau de ligne représentent des dizaines de kilomètres de cordes, et les États en font une affaire stratégique, avec des corderies royales et des obligations de culture. En France, la Corderie royale de Rochefort, construite au XVIIe siècle, en est le symbole encore visible.

Le mot lui-même a laissé des traces partout : canvas en anglais vient de cannabis, et les toiles de peintres comme les toiles de tentes ont longtemps été du chanvre. La graine nourrissait la volaille et l’huile éclairait, avant le pétrole.

L’effondrement

Trois causes, dans cet ordre. La technique : la vapeur remplace la voile, le coton devient bon marché avec la mécanisation et l’esclavage puis la colonisation, et la pâte de bois remplace le chiffon dans le papier. Le chanvre, dont le travail est pénible (rouissage, teillage), perd sur les coûts. La chimie : dans la première moitié du XXe siècle, les fibres synthétiques, nylon en tête, prennent les marchés restants, cordages compris. La prohibition : à partir des années 1930 aux États-Unis puis par les conventions internationales, le cannabis est interdit, et le chanvre industriel, botaniquement identique, se retrouve pris dans le même filet administratif, avec des autorisations rares et des soupçons permanents.

Une légende circule sur ce dernier point : un complot des industriels du nylon et du papier pour tuer le chanvre. Les faits documentés sont plus prosaïques : la prohibition du cannabis avait ses propres moteurs, sociaux et politiques, et le chanvre était déjà en déclin économique depuis des décennies. Il a été une victime collatérale, pas la cible d’un plan. La France, elle, n’a jamais complètement arrêté : une filière a survécu autour des variétés sans THC, ce qui explique sa position actuelle.

Le fait historique le plus utile pour comprendre aujourd’hui : c’est la France qui a maintenu, seule ou presque, une sélection de variétés de chanvre à très faible THC pendant tout le XXe siècle, via l’INRA et la coopérative de l’Aube. Les variétés Futura, Fedora, Félina et Santhica viennent de là, et c’est pour cela que le catalogue européen est largement français et que la France est premier producteur du continent. L’article sur la culture les recense.

Le retour, depuis les années 1990

Décennie Ce qui revient
1990 Réautorisations de culture en Europe, relance du papier spécial (billets, papier à cigarette) et de la litière animale
2000 Bâtiment : béton de chanvre, isolants ; alimentation : graines et huile
2010 Composites automobiles, textiles techniques, cosmétiques
2018-2022 Explosion du CBD après l’ouverture réglementaire européenne

Le CBD est donc le dernier arrivé, et le plus visible, sur une plante qui revenait déjà par des voies industrielles. C’est important pour comprendre la filière : les producteurs de chanvre ne sont pas des convertis du CBD, ce sont pour la plupart des agriculteurs qui faisaient de la fibre et de la graine avant que le rayon vert n’existe, comme le décrit l’article sur la filière.

Ce que le chanvre fait aujourd’hui

  • La fibre : isolation, béton de chanvre, composites automobiles, papiers spéciaux, textile.
  • La chènevotte, partie ligneuse de la tige : litière animale, paillage, béton.
  • La graine : alimentation humaine et animale, huile.
  • Les inflorescences : CBD, cosmétiques, infusions.

Une plante où presque tout se valorise, ce qui est rare, et ce qui explique l’intérêt qu’elle suscite indépendamment du CBD.

Un chiffre qui remet les choses en place. Sur les 20 000 hectares et plus de chanvre cultivés en France, l’immense majorité part dans la fibre, la chènevotte et la graine ; la part destinée au CBD reste minoritaire. Le rayon vert des centres-villes est la partie visible et récente d’une plante dont l’économie principale est le bâtiment et la litière. C’est bon à savoir quand on lit que « le chanvre revient grâce au CBD » : il revenait déjà.

Ce que j’en retiens

Le chanvre a été une plante stratégique pendant des siècles, effondrée par la vapeur, le coton, le nylon et la pâte de bois avant d’être prise dans la prohibition du cannabis, et revenue depuis les années 1990 par le bâtiment, l’alimentation et le textile. Le CBD est le dernier chapitre, pas le premier. Le dossier continue avec deux de ces usages, le textile et les cosmétiques.

À quoi servait le chanvre autrefois ?

Aux cordages, voiles, filets, sacs, toiles et papier, pendant des siècles : c'était une plante stratégique pour les marines à voile, au point que des États imposaient sa culture. Le mot anglais canvas vient de cannabis, et la graine nourrissait la volaille tandis que l'huile servait à l'éclairage.

Pourquoi le chanvre a-t-il disparu au XXe siècle ?

Trois causes : la technique (la vapeur remplace la voile, le coton et la pâte de bois deviennent moins chers), la chimie (les fibres synthétiques prennent les marchés restants) et la prohibition du cannabis, dans laquelle le chanvre industriel a été pris comme victime collatérale.

Le nylon a-t-il fait interdire le chanvre ?

C'est une légende répandue. Les faits documentés sont plus simples : la prohibition du cannabis avait ses propres moteurs sociaux et politiques, et le chanvre était déjà en déclin économique depuis des décennies face au coton, à la vapeur et à la pâte de bois.

Pourquoi la France est-elle le premier producteur européen de chanvre ?

Parce qu'elle a maintenu une filière et une sélection de variétés à très faible THC pendant tout le XXe siècle, notamment via la recherche publique et la coopérative de l'Aube. Les variétés Futura, Fedora, Félina et Santhica en viennent, et dominent le catalogue européen.

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